Automobilité : quand la question énergétique dépasse le seul enjeu climatique
Publié le 3 juin 2026
Une lecture de l’automobilité à travers le prisme de la souveraineté énergétique !
À travers sa mission d'observation et d'analyse des transformations de la mobilité, le MAP s'attache à identifier les facteurs susceptibles d'influencer durablement les conditions de déplacement des personnes et des biens. Le rapport « La souveraineté par la décarbonation » publié par le Shift Project en novembre 2025, offre, à cet égard, une grille de lecture particulièrement stimulante. Sans être consacré aux transports, il met en lumière plusieurs enjeux qui interrogent directement l'avenir de l'automobilité. Que devient notre capacité à maîtriser nos déplacements lorsque la question énergétique redevient un facteur structurant des systèmes de mobilité ? C'est sous cet angle que le MAP propose d'explorer les enseignements de cette analyse.
Introduction : l'automobilité face au défi énergétique
Les débats sur l'avenir de l'automobile sont généralement abordés sous l'angle des émissions de CO₂, des technologies de propulsion, des évolutions réglementaires ou encore des performances environnementales des véhicules. Ces approches ont largement structuré les réflexions sur les mobilités au cours des dernières décennies et continuent naturellement d'occuper une place centrale dans les analyses du secteur.
L'évolution du contexte énergétique invite toutefois à compléter cette lecture. Les questions relatives à l'origine des ressources, à la sécurité des approvisionnements, à la résilience des infrastructures ou encore aux dépendances extérieures occupent désormais une place croissante dans les réflexions économiques et industrielles. Les mobilités n'échappent pas à cette évolution.
Cette approche conduit à déplacer le regard. Au-delà du véhicule lui-même, elle amène à s'interroger sur les conditions permettant aux individus, aux entreprises et aux territoires de conserver durablement leur capacité de déplacement. C'est dans cette perspective que nous utilisons ici la notion d'« automobilité », entendue comme la capacité de chacun à maîtriser sa mobilité personnelle et quotidienne, quels que soient les moyens mobilisés pour l'assurer.
Longtemps analysée sous ses dimensions techniques, économiques ou environnementales, la mobilité pourrait désormais être observée à travers un quatrième prisme : celui de la souveraineté énergétique. L'origine de l'énergie utilisée, sa disponibilité, sa sécurité d'approvisionnement et le degré de dépendance extérieure qu'elle implique deviennent des variables de plus en plus structurantes pour comprendre les transformations en cours.
Cette réflexion n'apporte pas de réponse unique aux défis des mobilités de demain. Elle ouvre en revanche un champ d'analyse particulièrement fécond : que devient notre modèle d'automobilité lorsque l'on ne l'observe plus seulement à travers le climat ou la technologie, mais également à travers les conditions énergétiques qui rendent les déplacements possibles ?
Le paradoxe français : une mobilité encore largement dépendante du pétrole

Lorsqu'il est question d'énergie, l'image qui vient spontanément à l'esprit est souvent celle du parc nucléaire français ou de la capacité du pays à produire une électricité largement décarbonée. Cette réalité contribue à forger l'idée d'une relative autonomie énergétique nationale.
L'analyse des besoins énergétiques globaux du pays rappelle toutefois une réalité que l'on évoque souvent sans toujours en mesurer toutes les implications : la France dispose d'une production électrique largement décarbonée mais demeure fortement dépendante des importations d'énergies fossiles pour assurer une part essentielle de ses activités économiques et de ses modes de vie.
Parmi les différents secteurs de l'économie, les transports occupent une place singulière. Alors que la consommation de pétrole tend à diminuer dans de nombreux usages, la mobilité des personnes et des marchandises demeure encore largement dépendante des carburants fossiles. Cette spécificité explique en grande partie pourquoi le pétrole conserve une place centrale dans les importations énergétiques françaises. Elle fait également des transports l'un des principaux points de vulnérabilité énergétique du pays.
Plusieurs facteurs contribuent à la persistance de cette dépendance. Malgré les progrès réalisés dans l'efficacité énergétique des véhicules, malgré le développement progressif des motorisations électrifiées et malgré l'incorporation croissante de biocarburants, le parc roulant reste encore très majoritairement dépendant des carburants d'origine fossile. Dans le même temps, les besoins de mobilité demeurent soutenus, qu'il s'agisse des déplacements quotidiens, des activités professionnelles ou du transport de marchandises.
" Le principal point de dépendance énergétique de la France demeure aujourd'hui sa mobilité."
Le constat qui en découle est simple : le fonctionnement de notre système de mobilité repose encore largement sur une énergie que la France ne produit pas. La question n'est pas seulement économique ou environnementale. Elle concerne également la capacité du pays à sécuriser durablement les ressources nécessaires aux déplacements des personnes et à l'activité des entreprises.
La dépendance énergétique ne se mesure donc pas uniquement à travers la production nationale d'électricité ou les performances du système énergétique. Elle doit également être appréciée à l'aune des usages. Or parmi ces usages, la mobilité demeure aujourd'hui l'un des principaux points de contact entre la société française et les marchés mondiaux du pétrole.
Au-delà du seul constat, cette situation conduit à interroger notre manière d'analyser la mobilité. Car si l'automobilité a longtemps été abordée sous l'angle des émissions ou des technologies, elle peut désormais être observée à travers une autre dimension, celle de la vulnérabilité énergétique associée aux conditions d'approvisionnement qui rendent nos déplacements possibles.
L'actualité internationale en fournit régulièrement des illustrations concrètes. Les tensions récurrentes au Moyen-Orient et les interrogations suscitées par une éventuelle perturbation du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz rappellent qu'une part significative de l'approvisionnement pétrolier mondial demeure exposée à des facteurs géopolitiques extérieurs. Pour les acteurs de la mobilité, ces événements soulignent que la question énergétique ne relève pas uniquement du long terme ou de la transition climatique. Elle constitue également une donnée immédiate de sécurité d’approvisionnement, de continuité des déplacements et, plus largement, de souveraineté.
Un nouveau prisme d'analyse pour l'automobilité

Les constats précédents invitent à réinterroger la manière dont nous analysons les enjeux de mobilité. Et au-delà des dimensions économiques et environnementales (coût des véhicules, prix de l'énergie, compétitivité industrielle, émissions ou impacts climatiques), les débats doivent désormais intégrer un troisième facteur, celui de la souveraineté énergétique. Celle-ci renvoie à des questions très concrètes : d'où provient l'énergie qui alimente nos déplacements, dans quelles conditions est-elle produite et quelles dépendances crée-t-elle pour les systèmes de mobilité ?
Cette évolution du regard conduit à considérer la mobilité non plus uniquement comme un service, une technologie ou un marché, mais également comme un système dépendant de ressources dont la disponibilité ne peut être tenue pour acquise.
"La question n'est plus seulement de savoir comment nous nous déplaçons, mais de quelles ressources dépend notre capacité à nous déplacer."
La question centrale n'est donc plus seulement de savoir quelle technologie émet le moins de carbone ou quel mode de transport présente le meilleur bilan environnemental. Elle consiste également à s'interroger sur la pérennité du modèle énergétique qui permet à cette mobilité d'exister et de se développer dans la durée.
Une telle grille de lecture ne conduit pas nécessairement à des conclusions uniques. Mais elle invite à replacer la mobilité dans un cadre plus large où les enjeux technologiques, économiques, environnementaux et géopolitiques interagissent en permanence.
Que devient l'automobilité dans un contexte de souveraineté énergétique ?

Dans une perspective de souveraineté énergétique, la question devient également celle de la robustesse du système de mobilité dans son ensemble. Comment garantir la continuité des déplacements lorsque les ressources énergétiques sont soumises à des contraintes géopolitiques, économiques ou industrielles ? Comment préserver l'accès à la mobilité dans un contexte où les équilibres énergétiques mondiaux deviennent plus incertains ?
Cette approche invite à considérer l'automobilité comme une fonction essentielle de la vie économique et sociale. Pour les particuliers, elle conditionne l'accès à l'emploi, aux services, aux loisirs ou à la vie familiale. Pour les entreprises, elle demeure un facteur déterminant de compétitivité, de logistique et d'organisation des activités. La question centrale n'est donc pas seulement celle du véhicule utilisé, mais celle de la capacité durable à assurer ces déplacements.
"La véritable question n'est pas celle du véhicule, mais celle de la continuité des déplacements."
Sous cet angle, le débat ne se résume plus à l'opposition entre différentes motorisations. Il conduit à s'interroger sur la diversité des solutions disponibles, la résilience des infrastructures, la sécurisation des approvisionnements énergétiques, l'organisation des territoires et la complémentarité entre les différents modes de transport.
L'électrification des usages, le développement des transports collectifs, le renforcement du ferroviaire ou encore l'évolution des pratiques de mobilité constituent autant de pistes qui peuvent être analysées à travers cette nouvelle grille de lecture. L'enjeu n'est pas tant d'identifier une solution unique que de comprendre comment maintenir la fonction de mobilité dans un environnement énergétique en mutation.
Cette réflexion rejoint directement la notion d'automobilité telle que nous l'entendons au MAP. Au-delà des choix technologiques, elle renvoie à la capacité des individus à conserver la maîtrise de leur mobilité personnelle dans un contexte marqué par de profondes transformations énergétiques, économiques et géopolitiques.
De nouveaux objets d'observation pour les spécialistes de la mobilité

L'un des apports les plus intéressants de cette approche réside dans le déplacement du regard qu'elle invite à opérer. En introduisant la question énergétique dans l'analyse des mobilités, elle ne conduit pas seulement à réévaluer certains constats. Elle fait également émerger de nouveaux objets d'observation pour tous ceux qui cherchent à comprendre les transformations en cours.
Le prisme énergétique invite désormais à porter l'attention sur des éléments souvent plus discrets mais tout aussi structurants : l'origine des ressources énergétiques, les chaînes d'approvisionnement, les dépendances industrielles ou encore les vulnérabilités logistiques.
Cette évolution conduit également à élargir l'échelle d'observation. Si les mobilités s'expriment d'abord à travers des déplacements locaux, leurs conditions de fonctionnement dépendent de plus en plus d'équilibres qui se jouent à l'échelle mondiale. Les marchés de l'énergie, les routes maritimes stratégiques, les tensions géopolitiques ou les capacités industrielles de certaines régions du monde peuvent produire des effets directs sur les conditions de mobilité des territoires européens.
"Les mobilités s'expriment localement mais dépendent de plus en plus d'équilibres mondiaux."
Le contexte actuel illustre parfaitement cette interdépendance croissante. Une perturbation des flux énergétiques internationaux, une restriction d'approvisionnement ou une instabilité géopolitique peuvent avoir des répercussions rapides sur les coûts de transport, sur les chaînes logistiques ou sur l'accès à certaines ressources nécessaires au fonctionnement des mobilités.
La question énergétique conduit également à s'interroger sur la capacité des systèmes de mobilité à faire face à des perturbations durables. Un système performant n'est pas nécessairement un système capable de maintenir son fonctionnement lorsque son environnement énergétique devient plus contraint ou plus incertain.
Dans cette perspective, les mobilités apparaissent de plus en plus comme un système d'interdépendances. Énergie, territoires, logistique, industrie, infrastructures et usages ne peuvent plus être analysés de manière isolée. Chacune de ces composantes influence les autres et participe à l'équilibre général du système.
Pour les spécialistes du secteur, la question énergétique devient ainsi moins un sujet parmi d'autres qu'un nouveau cadre de lecture permettant de mieux comprendre les transformations de l'automobilité et les défis auxquels elle pourrait être confrontée dans les prochaines décennies.
Conclusion

À l'issue de cette lecture, le principal enseignement que le MAP retient n'est pas lié à une technologie particulière, ni à un mode de transport spécifique. Il réside dans la nécessité de considérer l'énergie comme l'un des facteurs structurants de l'avenir des mobilités.
Le rapport du Shift Project invite en effet à regarder autrement les débats actuels. Derrière les questions de motorisation, d'infrastructures, d'usages ou de performances environnementales apparaissent des enjeux plus profonds : l'origine des ressources mobilisées, la sécurité des approvisionnements, la résilience des systèmes de mobilité et les conditions de souveraineté énergétique.
Cette approche ne conduit pas à privilégier une solution unique. Elle invite plutôt à replacer les choix de mobilité dans leur environnement énergétique, industriel et géopolitique. Les débats relatifs à l'électromobilité, aux carburants alternatifs, aux infrastructures ou à l'évolution des usages prennent alors une signification différente : ils ne concernent pas seulement les véhicules ou les comportements, mais les conditions mêmes dans lesquelles les mobilités pourront continuer à fonctionner.
"Préserver l'automobilité, c'est aussi comprendre les conditions énergétiques qui la rendent possible."
Au fond, la question posée est celle de notre capacité collective à préserver ce que nous avons désigné dans cet article sous le terme d'automobilité : la possibilité pour chacun de maîtriser durablement sa mobilité personnelle et quotidienne dans un environnement énergétique, économique et géopolitique en profonde évolution.
C'est sans doute l'un des enjeux majeurs des prochaines décennies. Comprendre les mobilités de demain ne consistera pas seulement à observer les véhicules qui circuleront sur nos routes, mais aussi à analyser les systèmes énergétiques, industriels et territoriaux qui permettront à ces mobilités d'exister, de demeurer accessibles et de répondre aux besoins de déplacement des individus comme des organisations.
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